L’hommage à Jean Cocteau de Mathieu classé aux Monuments historiques

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À la suite d’une demande initiée par Radio France, la Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC) Ile-de-France a publié le 26 mars 2018 l’arrêté confirmant l’inscription de la Maison de la radio au titre des Monuments historiques. Cette inscription comprend certaines œuvres d’art dont la fresque de 4 x 20 m. réalisée à la feuille d’or en 1963 par Georges Mathieu et intitulée Hommage à Jean Cocteau.

Jean Cocteau démarra en 1960 avec Georges Mathieu une correspondance nourrie et une amitié qui dura jusqu’à sa disparition en 1963. Mathieu qualifia Cocteau d’ « incomparable ami », de « génie protéiforme », ayant une « place immense » au XXe siècle, « celle d’un Voltaire ou d’un Schiller pour le XVIIIe », tandis que Cocteau qualifia Mathieu de « grand seigneur, tout ce qu’il touche devient féodal et noble ».

Mathieu raconte ainsi l’histoire de cette fresque (extrait de Désormais seul en face de Dieu, Éd. L’Âge d’Homme, 1998, p. 186) :

Lorsque vers la fin juin de 1963, l’architecte de la Maison de la Radio, Henry Bernard, m’invita in extremis à peindre une fresque de vingt mè­tres sur six [sic], en face d’un auditorium de musique, je téléphonai à Jean [Cocteau] pour lui demander son avis. Il me conseilla très vivement d’accepter la com­mande. «Dans les musées, on ne sait jamais si les oeuvres acquises seront toujours exposées, me dit-il, aussi les fresques, c’est plus sûr ! »

J’ignorais sa triste aventure au Musée Picasso d’Antibes et je ne l’ai appris qu’en 1976 exposant moi-même dans ces lieux. Cocteau y avait placé en dépôt sa fameuse tapisserie Judith et Holopherne, accrochée sans doute non loin de quelques Picasso. Le conservateur, ayant pour une exposition besoin de la place occupée par la tapisserie la fit mettre dans les réserves. Cocteau l’apprit et envoya aussitôt le chauffeur de Madame Weisweiller avec une lettre pour le conservateur lui intimant l’ordre de la remettre immédiatement en place sous peine de la reprendre. Avec un flegme olympien, celui-ci appela l’un de ses gardiens : « veuillez rouler la tapisserie de Monsieur Cocteau et la donner au chauffeur ! »

J’avais hâte de commencer la fresque, mais le 27 août je devais faire une conférence à Lure et partir pour Saint-Jean-de-Luz. De retour à Paris le 19 septembre il me fallut être à Genève le 27, le jour même de sa der­nière lettre :

« J’étais au bord du trou. Le mieux était d’y descendre et d’y chercher une mé­thode d’alpiniste. Votre carte m’aidait beaucoup dans ces exercices. Un signe, un paraphe, un cachet de cire rouge et le pauvre ami Jean se sentira moins seul. Je t’embrasse et baise les mains de la belle dame. Jean. »

et dans les marges :

« Écris à Milly. On fera suivre.
Dermit m’a lu ton article dans Arts. Complètement d’accord.
J’ai retrouvé les notes pour notre livre. »

De retour à Paris le 6 octobre, j’ignorais l’aggravation de son état. J’appris sa mort le 11. J’assistai à son enterrement le 16.

Le 17 je commençai la fresque que je lui dédiai : En hommage à Jean Cocteau, octobre 1963.

Pendant quatre nuits, dans un froid glacial, juché en haut d’immenses échafaudages, j’appliquai des centaines de feuilles d’or sur cette glorieuse calligraphie et dans un espace réservé, je collai, découpé dans une robe d’une de mes amies, un morceau de velours noir.

Ce 2 octobre 1988

Photo: Hommage à Jean Cocteau, 1963, fresque réalisée à la feuille d’or, 4 x 20 m. © ADAGP / Comité Georges Mathieu